La vie est un choix difficile : un chirurgien innu termine un parcours de 350 km à la pagaie avec des jeunes et des aînés

Jesse Staniforth
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La vie est un choix difficile : un chirurgien innu termine un parcours de 350 km à la pagaie avec des jeunes et des aînés

Avertissement : cet article parle de suicide et d’abus sexuels. La foule rassemblée autour du canal Lachine, au sud du centre-ville de Montréal, a éclaté en acclamations et en applaudissements lorsque les quatre rabaskas (grands canoës de style algonquin) se sont approchés de la rive, marquant ainsi la fin du périple de 350 km de l’expédition Mamu Nikantetau de cette année, à l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Dirigée par le Dr Stanley Vollant, un Innu de Pessamit et le premier Autochtone à devenir chirurgien au Québec, la cinquième expédition Mamu Nikantetau a réuni 29 participants, pour la plupart autochtones. Le groupe est parti de la nation algonquine de Kitigan Zibi, a descendu jusqu’à Ottawa, puis s’est rendu dans les communautés mohawks de Kanehsatà:ke et Kahnawà:ke, avant d’atteindre sa destination : Montréal. « Au début, les gens ne se connaissent pas du tout », a expliqué Le Dr Vollant à APTN Nouvelles nationales en anglais. « Ils doivent discuter, apprendre à se connaître, découvrir leur passé, leurs traumatismes, ce vers quoi ils se dirigent et leur objectif, puis on doit se respecter les uns les autres, respecter nos différences. » Pour que l’expédition réussisse, a-t-il expliqué, le groupe doit cerner les forces et les faiblesses de chacun et apprendre à se connaître suffisamment bien pour pouvoir travailler ensemble et atteindre l’objectif commun : mener ce voyage à son terme. « On doit pagayer tous en même temps », a déclaré Le Dr Vollant. « C’est très difficile au début de pagayer tous en même temps. » Le Dr Stanley Vollant accueilli par ses supporters après l’arrivée de l’expédition Mamu Nikantetau à Montréal le 30 septembre 2026. Photo : Jesse Staniforth/APTN La marche Mamu Nikantetau, qui signifie « ensemble, on avance » en innu-aimun, a commencé quand Dr Vollant s’est lancé dans une marche de six ans et 6 000 km qu’il a baptisée Innu Meshkenu (ou « sentier innu ») et qu’il a réalisée entre 2010 et 2016. Le Dr Vollant a parcouru ces 6 000 kilomètres dans l’espoir d’encourager les jeunes autochtones à adopter des habitudes de vie saines et à rester à l’école. Mais il a aussi expliqué que ce projet était né d’une grave dépression en 2007, qui l’avait laissé aux prises avec de fortes pensées suicidaires. « La colère peut transformer votre vie en misère ou vous mener à la mort », a-t-il déclaré. Il a raconté comment il avait affronté ses sentiments autodestructeurs et réussi à les surmonter. « Je suis tellement heureux », a-t-il déclaré. « Dix-neuf ans plus tard, je peux dire que c’était le choix le plus sage. La mort est partout. Elle finira forcément par vous rattraper. On dit que les impôts et la mort sont inévitables, mais parfois, la vie est un choix difficile. » Ce n’est pas un hasard si l’expédition s’est terminé le Jour national de la vérité et de la réconciliation. Le Dr Vollant a raconté que sa mère avait survécu aux pensionnats, mais qu’elle ne lui en avait jamais parlé. Quand il parle de sa dépression, tout comme quand il évoque le taux élevé de violence dont sont victimes les femmes autochtones, il explique que tout ça est lié à l’héritage des pensionnats. « Ma mère est allée dans un pensionnat ; elle a subi des abus, j’en ai souffert, et, quand elle était jeune, je ne comprenais pas pourquoi elle buvait jusqu’à en mourir », a-t-il expliqué. « Elle est décédée à 52 ans, et j’étais malheureux. J’avais beaucoup de colère envers ma mère. Pourquoi était-elle comme ça ? « Mais quand la Commission vérité et réconciliation a commencé ses travaux, tout le monde s’est mis à parler, et mes tantes et oncles m’ont dit : “Ta mère a subi des abus sexuels au pensionnat.” C’est là que j’ai commencé à comprendre pourquoi elle était comme ça, pourquoi elle buvait. » Malheureusement, a déclaré Le Dr Vollant, il n’a appris ces faits cruciaux sur le vécu de sa mère que dix ans après sa mort, une décennie durant laquelle il a été en proie à la souffrance, à la confusion et à la rage. « On doit changer de paradigme et transformer cette colère en quelque chose de positif, de constructif, et ce genre d’expédition a changé des vies », a-t-il déclaré. « En voyant les gens [de l’expédition] parler de l’impact sur leur vie, mes compagnons de marche de ces dix derniers jours m’ont dit : “Ça a changé ma vie” et “je veux changer ma vie.” » Le Dr Vollant a raconté qu’un jeune lui avait confié avoir arrêté de boire et consommer de la drogue une semaine avant l’expédition, et avoir trouvé les moyens de rester sobre grâce à son lien avec la terre. « Et je vais rester en contact avec lui pour m’assurer qu’il continue sur cette voie », a-t-il ajouté. Marcher… et pagayer Quand Le Dr Vollant s’est lancé pour la première fois dans sa randonnée de 6 000 km en 2010, il a expliqué qu’il l’avait fait en sachant que la marche est un mode de vie pour les peuples autochtones, en particulier pour ses grands-parents, qui parcouraient leurs lignes de piégeage à pied. « Quand j’étais jeune, j’écoutais ces histoires, mais quand j’ai commencé à marcher, je me suis dit : “Ce sont des géants d’aller d’une rivière à un autre lac, de traverser la moitié de la province, la moitié du pays. Et sans aucun soutien, contrairement à moi !” « J’étais donc fier de mes grands-parents, mais je le suis encore plus aujourd’hui, parce que je marche sur leurs traces et que j’amène les gens sur le territoire, en les connectant à Mère Nature, en leur apprenant à être reconnaissants et en les rapprochant de la spiritualité des peuples autochtones. Je pense que c’est un processus de guérison, j’en ai vu les résultats, et je le fais pour moi-même chaque année, parce que ça me redonne de l’énergie. » L’aîné Édouard Kistabish (à gauche) en tête des membres de l’expédition Mamu Nikantetau après l’accostage à Montréal. Photo : Jesse Staniforth/APTN News L’aîné Édouard Kistabish, qui en est à sa quatrième expédition Mamu Nikantetau, sait très bien de quoi parle Le Dr Vollant. Né au sein de la communauté algonquine de Pikogan, M. Kistabish a été élevé selon le mode de vie nomade traditionnel sur les terres avant d’être envoyé dans un pensionnat à l’âge de huit ans. Quand il est enfin revenu, il a dit que c’était sur ces terres qu’il avait trouvé un peu de paix. « Une fois que j’ai sorti du pensionnat, j’ai été dans le bois souvent, surtout à l’automne », a-t-il déclaré à APTN. « On se promenait sur la rivière en rame, en canot en rame. J’aime ça. Parce que tu peux voir plus ou bien entendre plus quand t’es en rame. Parce que si t’as un moteur, t’entends pas grand-chose. Tu vois les arbres pis tout ça, mais t’entends pas s’il y a un orignal à côté dans le bois qui t’entraîne à marcher ou bien qui s’en vient. » Ces expériences, a-t-il expliqué, l’ont ramené à l’époque où il était enfant, quand il menait encore une vie nomade sur ces terres avec ses parents. « Dans le temps que j’étais dans le bois », a-t-il raconté, « nos parents, ils ramaient beaucoup, mais il n’y avait pas nécessairement de moteur. Les déplacements se faisaient le plus souvent en canot pis en rame. » Le Dr Vollant explique que pagayer aide les participants à se reconnecter au moment présent, même si c’est un moment difficile. Tomber à l’eau Les pagayeurs font face à toutes sortes de défis. Le 27 septembre, l’un des quatre canoës de Mamu Nikantetau a chaviré, et les pagayeurs se sont retrouvés à flotter dans leurs gilets de sauvetage. « On avait un très bon plan de sécurité, donc tout le monde était sorti de l’eau au bout de 20 minutes », a expliqué Le Dr Vollant. « Tous les services d’urgence étaient là, parce qu’on avait tous les numéros, et ça a donc été réglé en quelques minutes, mais ça aurait pu tourner à la tragédie. » Parmi les pagayeurs qui se sont retrouvés dans la rivière, il y avait M. Kistabish. « Quand il était dans l’eau, tous les jeunes se sont précipités à sa poursuite », a raconté Le Dr Vollant. « C’est ce qui a disparu avec les pensionnats et la colonisation dans nos communautés : le lien sacré entre les jeunes et les aînés a été détruit, mais on doit le reconstruire. C’est une valeur profonde chez les peuples autochtones, celle qui unit les aînés et les jeunes. Il y a quelque chose de très sacré dans cette relation. » Le Dr Vollant a raconté que M. Kistabish avait été le premier parmi ceux du canoë chaviré à éclater de rire une fois qu’ils étaient en sécurité sur la terre ferme, et le premier à annoncer qu’il repartirait le lendemain pour continuer le voyage. « Alors, tout le monde a dit : “D’accord, on vient avec toi” », a raconté Le Dr Vollant. « Et ça, c’est la famille. » Tous les membres de l’édition 2026 de l’expédition Mamu Nikantetau se rassemblent pour une chanson à la fin de l’expédition. Photo : Jesse Staniforth/APTN News Guérison intergénérationnelle La cheffe Chantal Kistabish, de la Première Nation d’Abitibiwinni, était présente pour accueillir son père, Édouard, à la fin du voyage. Elle a expliqué à APTN que ses deux parents avaient survécu aux pensionnats autochtones après avoir chacun été élevés dans un mode de vie nomade sur ces terres. « On dit que les impacts du pensionnat vont se ressentir jusqu’à sept générations », a-t-elle déclaré à APTN. « Puis moi, je fais partie de la deuxième génération. Mon frère, qui a des enfants, ses enfants sont la troisième génération de notre famille. On ressent encore les impacts du pensionnat. Tranquillement, c’est grâce à des événements comme ça et grâce au fait qu’on partage notre histoire qu’on peut tranquillement guérir. » Mme Kistabish a expliqué qu’avant les témoignages qui ont eu lieu pendant la Commission de vérité et de réconciliation, le sujet des pensionnats était tabou dans beaucoup de familles. « C’est quand il y a eu les différentes commissions, les audiences, où est-ce que les personnes survivantes et survivants des pensionnats se sont mis à parler que là, on s’est mis à vraiment savoir ce qui s’était passé », a-t-elle expliqué. « Parce qu’à la maison, on n’en parle pas de ces choses-là. C’est à ce moment-là qu’on se met à comprendre que c’est pour cette raison qu’ils ont agi ainsi. » En tant que responsable communautaire, Mme Kistabish a pu observer les effets des pensionnats autochtones et le processus de guérison qui s’ensuit au sein de sa communauté. Elle explique que la façon dont les gens abordent et affrontent la question des pensionnats autochtones et de leurs conséquences a beaucoup évolué, et que ces changements se poursuivent. « On ne peut pas dire que c’est complètement guéri. On ne peut pas se remettre de ces choses-là », dit-elle. « On peut seulement apprendre à vivre avec nos blessures. Mais tranquillement, les gens désirent s’en sortir, ont pris conscience de leurs blessures. Des gens qui cessent de consommer de l’alcool ou de la drogue, on en voit de plus en plus aussi. Mais ça peut être un travail qui dure plusieurs années. » Son père a dit que, selon lui, son peuple continuera d’exister comme il l’a toujours fait, quels que soient les défis auxquels il est confronté. « On va toujours exister avec ce qui arrive, la loi sur les Indiens, toutes les modifications sur les lois », a-t-il dit. « C’est certain que des fois, la société du gouvernement a vu nos empêchés modifier les lois sur la trappe, la chasse, mais on va toujours être là le pratiquer. La chasse, la pêche, les canots, le canotage, on va toujours le faire. C’est dans nos mœurs. » Envisager la réconciliation comme un état d’esprit plutôt que comme une journée Il a apprécié les événements marquant la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, mais Édouard Kistabish a dit qu’il espérait voir quelque chose de plus grand. Le Dr Stanley Vollant, à côté de la mairesse de Montréal Soraya Martinez Ferrada, s’adresse aux membres de l’expédition Mamu Nikantetau et à ses supporters à Montréal le 30 septembre 2026. Photo : Jesse Staniforth/APTN Photo « Ce serait peut-être, je rêve, ce serait possible permanent », a-t-il dit. « Une vraie réconciliation. Pas juste dire : “Le 30 septembre, c’est la réconciliation.” Après ça, le lendemain, on avance sur une autre affaire. Au bout de deux semaines, on l’a déjà oublié. Moi, en tant qu’individu, en tant qu’Anishinaabe, en tant qu’ancienne victime du système, je voudrais qu’elle soit permanente, pas juste pour avoir une journée. Toujours. » Le Dr Vollant espère, au moins, qu’à mesure que les expéditions Mamu Nikantetau se poursuivront, de plus en plus de gens viendront accueillir les voyageurs à leur arrivée. Mais il a dit qu’il craignait que la population québécoise en général en sache trop peu sur les enjeux autochtones, et que les dirigeants politiques ne pas s’en soucier. « [Dans] la campagne électorale au Québec, les questions autochtones n’étaient pas à l’ordre du jour », a-t-il déclaré. « Si peu, voire pas du tout, alors qu’on est là. On vit sur la terre qui donne l’énergie. Toutes les ressources extraites de la terre proviennent de notre terre. On devrait donc faire partie du débat. On devrait miser sur la jeunesse autochtone et les ressources humaines. Je pense qu’on aura beaucoup de pouvoir en tant que pays. » En savoir plus : Le docteur Stanley Vollant parle de réconciliation à travers la marche Mamu Nikantetau En entrevue, le chirurgien Stanley Vollant nommé au sein de l’Ordre du Canada Pourtant, il a ajouté qu’il n’imaginait pas la réconciliation comme un concept que le Québec ou le Canada concrétiseraient dans un avenir proche. « Peut-être que je serai très vieux, ou que ce seront mes enfants qui verront ça », a-t-il dit. « Je vois de petits pas, mais j’aurais adoré que ça aille plus vite. » Maintenant que l’expédition est terminée, Le Dr Vollant a dit qu’il avait hâte de se reposer un peu après dix jours d’efforts physiques et de souffrances — avant de relever son prochain défi. « Mes axes mentaux, spirituels et émotionnels sont rechargés à fond », a-t-il dit, « donc je vais pouvoir continuer mon travail physique. « Je vais prendre un peu de repos, sans courir ni faire de vélo. Je cours un demi-marathon dans dix jours, mais ça ira. » Tags: Cheffe Chantal Kistabish, Dr. Stanley Vollant, Édouard Kistabish, guérison, Jour du chandail orange, l’expédition Mamu Nikantetau, marche, Montreal, pagayer, pensionnats, Quebec, rabaskas Continue Reading

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