Le Parti québécois (PQ) est en voie de remporter les prochaines élections provinciales du 5 octobre, et s’il y parvient, il a promis d’organiser un référendum sur l’indépendance du Québec vis-à-vis du Canada dès son premier mandat – mais il n’a pas beaucoup parlé de la place qu’occuperaient les Premières Nations et les Inuit dans ce projet. Pendant l’année, le PQ a publié des chapitres de son « Livre bleu », un plan officiel décrivant le fonctionnement d’un Québec indépendant. Cependant, le chapitre 22, intitulé « Relations avec les Premières Nations et les Inuit », n’est pour l’instant qu’une page blanche, accompagnée de la promesse que ce chapitre serait publié « au cours de l’été 2026 ». APTN News a contacté le PQ pour savoir si ce chapitre était disponible, mais n’a reçu aucune réponse. Même s’il n’y a encore rien dans le chapitre 22, le Livre bleu du PQ présente tout de même une version de l’histoire des relations entre les Français et les peuples autochtones au Québec. Scott Berthelette, professeur métis de la Rivière-Rouge, étudie les relations entre les Français et les peuples autochtones en Nouvelle-France à l’université Queen’s. Il estime que le récit du Livre bleu du PQ simplifie à l’extrême une histoire complexe impliquant de nombreuses nations, chacune avec des intérêts différents, nouant des alliances multiples et menant des guerres. Dans une entretien en anglais accordée à APTN, M. Berthelette a indiqué avoir remarqué dans le Livre bleu du PQ une volonté de présenter les Britanniques sous une lumière négative, tout en rattachant la société francophone moderne du Québec à des racines antérieures à la conquête anglaise du Québec. Pour y parvenir, a expliqué M. Berthelette, le récit du PQ imagine « ces colons très conciliants qui n’ont en réalité pas dépossédé les peuples autochtones de leurs terres ». « Quand on essaie d’adopter ce récit nationaliste ou cette sorte de leçon de morale selon laquelle les Français étaient des colonisateurs bienveillants et justes », a-t-il ajouté, « il faut toujours omettre certains faits pour que ce récit tienne la route. » L’histoire du Livre bleu Les relations entre les peuples autochtones et les colons français sont évoquées à plusieurs reprises dans le plan souverainiste du PQ. Le Livre bleu du PQ affirme que « le régime canadien a perpétué un modèle colonial d’asservissement des Premières Nations, ce qui contraste fortement avec les relations tissées entre les colons français et les peuples autochtones avant la Conquête ». Le PQ affirme que le régime colonial britannique est à l’origine de la subordination actuel des Premières Nations. Sous la rubrique « Avant la Conquête », le Livre bleu du PQ précise : « Lorsque les Français se sont implantés sur ce qui allait devenir le Québec, ça ne s’est pas passé comme on l’entend parfois aujourd’hui, c’est-à-dire uniquement par la prise de territoires par la force. » « Jacques Cartier érigeant une croix à Stadacona, là où se trouve aujourd’hui la ville de Québec », artiste inconnu (1859) « Les relations entre les Français et les Premières Nations étaient plutôt généralement marquées par la diplomatie, le commerce et une certaine tolérance mutuelle, même si des conflits armés les opposaient parfois. » Du coup, le PQ affirme : « Son propre parcours historique aidant, le peuple québécois est à même de comprendre le souhait des Nations autochtones de protéger et de faire rayonner leurs langues et leurs cultures sur le territoire du Québec et a l’étranger. » Comme les colons français avaient peu de contacts avec les Inuit, le Livre bleu du PQ ne fait pratiquement aucune référence directe aux Nunavimmiut, qui occupent les 14 communautés du Nunavik, situées le long de la frontière terrestre les plus au nord du Québec. Contrepoint mohawk Cette version de l’histoire ne plaît pas du tout aux représentants du Conseil mohawk de Kahnawà:ke (CMK). Taiaiake Alfred, titulaire d’un doctorat, est directeur du projet Onkwehón:we pour le CMK. Dans un courriel envoyé en anglais à APTN, il a catégoriquement rejeté le récit présenté dans le Livre bleu du PQ. « Les relations entre les Premières Nations et les colons français avant la Conquête n’étaient pas très différentes de ce qui s’est passé plus tard sous le régime britannique », a déclaré M. Alfred. « Les Français et les Britanniques étaient tous les deux des empires coloniaux, et la seule différence entre eux résidait dans la méthode ; leurs objectifs comprenaient tous les deux la dépossession de notre peuple de ses terres et l’usurpation du pouvoir sur nos territoires. » M. Alfred a reproché au Livre bleu de minimiser l’ampleur des conflits et de la violence dans les relations entre les Premiers Peuples et les arrivants français. Il a rappelé que les Français étaient en guerre contre la Confédération Haudenosaunee de 1609 à 1650, contre le peuple Kanien’kehá:ka/Mohawk jusqu’en 1667, puis à nouveau contre les Onondaga et les Seneca à la fin du XVIIe siècle. « La paix entre notre peuple et les Français n’a été conclue qu’après la campagne menée par de Tracy avec le régiment de Carignan-Salières pour détruire les villages et les réserves alimentaires de notre peuple en 1666-1667 », a-t-il dit. Alfred a également rejeté en bloc l’argument selon lequel la conquête britannique de la Nouvelle-France aurait été « traumatisante » pour son peuple. « En fait, Kahnawà:ke s’est allié aux Britanniques en 1759 et a adopté une position neutre sur le plan militaire », a-t-il expliqué, « ce qui a garanti la reconnaissance ultérieure de nos terres et de nos droits par les Britanniques via le Traité de Kahnawà:ke (1760) et a conduit les Britanniques à annuler les appropriations frauduleuses de nos terres par les jésuites et les colons français dans la seigneurie de Sault-Saint-Louis. » Le Conseil mohawk de Kahnawà:ke. Photo : APTN Jeffrey Diabo, chef du Conseil de la CMK, a exprimé son malaise à l’idée de se concentrer sur le document d’un seul parti politique québécois, soulignant que les partis adoptent souvent des positions similaires sur les questions relatives aux Premières Nations, même lorsqu’ils ne s’accordent sur presque rien d’autre. Cependant, s’exprimant en anglais avec d’APTN, il a contesté la manière spécifique dont les relations entre les Français et les Premières Nations sont décrites dans le Livre bleu. « Le Québec essaie de se présenter sous un éclairage plus positif, contrairement au gouvernement fédéral », a-t-il déclaré. « [Les Français] sont arrivés ici, ils étaient malades, ils mouraient de faim, et on les a aidés à guérir. On les a aidés à se nourrir. On leur a appris à vivre de la terre. On a partagé certaines terres avec eux pour qu’ils puissent vivre. « Mais avec le temps, ça s’est dégradé. Du coup, quand on regarde ça d’un point de vue moderne, ils nous ignorent complètement, nous et nos problèmes. Et ils avancent tout simplement comme s’ils étaient les seuls sur ce territoire. » La complexité de l’histoire Sébastien Brodeur-Girard est un professeur non autochtone à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, où il occupe la chaire de recherche sur les droits linguistiques des Premiers Peuples et étudie l’histoire des Premiers Peuples et du colonialisme. Dans un entretien avec APTN, il a expliqué que l’histoire de l’arrivée des Français sur le territoire et des relations entre les Premiers Peuples et les colons français était difficile à simplifier. « Certains vont proposer une version de l’histoire », a-t-il dit, « parce que si on va ailleurs, bien, ça devient déjà beaucoup plus compliqué. On parle de dizaines de nations qui interagissent ensemble sur plusieurs siècles. On ne peut pas juste qualifier que les Français étaient bons, et après ça, le Canada est venu faire la colonisation. » La plupart des Québécois ont appris au secondaire que les Français étaient alliés aux Hurons-Wendats et en guerre contre la Confédération des Haudenosaunee (Iroquois), qui s’étaient alliés aux Britanniques et étaient déjà en guerre contre les Hurons-Wendats et les Algonquins quand Samuel de Champlain est arrivé en 1603. « Oui, bien sûr, il y a eu, un conflit [entre les Français et les Haudenosaunee] qui a duré très longtemps, » a déclaré M. Brodeur-Girard, « mais en même temps, il y avait toute une faction Haudenosaunee qui était aussi alliée aux Français. » Le professeur Sébastien Brodeur-Girard, de l’École des études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, étudie l’histoire des sociétés autochtones et de la colonisation. Photo : Sébastien Brodeur-Girard/Facebook De même, a-t-il ajouté, les Wendats (connus pour leur alliance avec les Français) ont signé le traité de Murray avec les Britanniques en 1760, quelques jours avant que ceux-ci prennent Montréal. M. Brodeur-Girard s’est opposé à tout discours qui réduit les peuples autochtones à des alliés ou à des ennemis. « Dans tous les cas, pratiquement, » dit-il, « ils faisaient juste faire leur propre politique d’alliance en fonction de leurs intérêts, était changeant au fil du temps, évidemment. Donc, ils ne sont pas juste là comme des acteurs secondaires qu’on doit associer à un autre parti, mais ils avaient leur propre programme, leur propre manière de faire. » Il a fait remarquer que, quand les colons français sont arrivés pour la première fois, ils étaient largement en infériorité numérique. En même temps, les Français ont apporté de nouvelles technologies, comme les armes à feu et les chaudrons en métal, dont de nombreuses Premières Nations pensaient qu’elles leur donneraient un avantage commercial, militaire et technique. « Il y a un paquet de raisons tout à fait logiques qui ont fait que sans céder leur territoire, [les Premières Nations] ils ne se sont pas opposés [l’arrivé des colons Français], parce que ça pouvait être avantageux pour eux, surtout au début. Évidemment, plus le temps passait, plus ils se sont rendus compte que ce n’était pas exactement comme ils l’avaient envisagé au départ. » Les stratégies et les intentions des Français Dans la vallée du Saint-Laurent, les Français ne pouvaient obtenir ce qu’ils voulaient qu’à travers le commerce et les alliances, a expliqué M. Brodeur-Girard, mais dans d’autres régions — notamment lors des guerres des Fox contre les Meskwaki —, ils cherchaient à vaincre et à anéantir les Premières Nations. « Surtout dans la vallée du Mississippi ou ailleurs, » a-t-il dit, « il y a eu vraiment des volontés même de génocide de certaines nations autochtones de dire on va les exterminer tout simplement. Il y a eu des expéditions militaires au 18e siècle pour carrément exterminer la nation [Meskwaki]. » Il a fait remarquer que les Français n’ont jamais cherché à se lier d’amitié avec les peuples autochtones. « Ce n’était pas une question de “On est amis avec les autochtones,” c’est “On est amis avec nos alliés.” S’il y a des autochtones qui sont nos alliés, on va avoir un meilleur traitement. S’ils sont nos ennemis, ce n’est pas parce qu’ils sont autochtones ou non, on va faire la guerre. » « Une nouvelle carte des régions septentrionales de l’Amérique revendiquées par la France sous les noms de Louisiane, Mississippi, Canada et Nouvelle-France, avec les territoires adjacents de l’Angleterre et de l’Espagne », par Herman Moll, 1720 Selon lui, la version de l’histoire donnée par le Livre bleu « sous-entend qu’il y avait une amitié parfaite, ce qui n’était pas le cas du tout, il y avait juste des intérêts convergents à certains moments. » La politique phare de l’époque de la Nouvelle-France, a expliqué M. Brodeur-Girard, consistait à nouer des alliances commerciales, diplomatiques et militaires visant à placer la France dans la meilleure position possible pour tirer profit de sa présence parmi les Premiers Peuples de la Nouvelle-France. « Mais est-ce que ça veut dire que les Français étaient plus naturellement enclins à considérer les peuples autochtones comme leurs égaux? La réponse, c’est non, » dit-il. « Il y avait un sentiment de supériorité culturelle qui était le même chez tous les Européens. » Ça voulait dire, a-t-il expliqué, que quand les besoins changeaient, les alliances évoluaient et que les colons européens ne comptaient plus sur les peuples autochtones. « Il n’y a pas des francophones qui se sont portés à la défense des peuples autochtones spécifiquement par la suite, » a déclaré M. Brodeur-Girard. « Il faut faire attention à ça. » M. Berthelette a souligné que Jean-Baptiste Colbert, ministre d’État du roi Louis XIV, parlait des Français et des Premières Nations comme d’un seul peuple et d’un seul sang. « Selon la logique coloniale française du XVIIe siècle », a expliqué M. Berthelette, « on pensait que ne former qu’un seul peuple, ça voulait dire un peuple français. En épousant des femmes autochtones, les hommes français auraient des enfants qui seraient eux-mêmes français. Ils seraient, bien sûr, élevés dans ce contexte culturel français et dans ce contexte religieux catholique. On s’attendait donc à l’époque à ce que les femmes autochtones ne servent qu’à contribuer à la propagation de cette population de colons français. » L’invention des pensionnats indiens C’est dans cet esprit, explique M. Berthelette, que les missionnaires catholiques et les ordres religieux ont créé les premiers pensionnats indiens rudimentaires au début du XVIIe siècle. Dans son article « Les pensionnats autochtones en Nouvelle-France », M. Berthelette explique que le premier pensionnat pour élèves autochtones a été ouvert en 1620 par les premiers missionnaires catholiques arrivés en Nouvelle-France, les Récollets. D’autres pensionnats pour enfants autochtones ont ensuite été ouverts par des jésuites, des moines capucins et des sœurs ursulines. Le professeur Scott Berthelette, de l’université Queen’s, étudie l’histoire des relations entre les Français et les peuples autochtones. Photo : Scott Berthelette/Facebook Ces écoles étaient plus clémentes que la vague suivante de pensionnats indiens, notamment parce qu’elles autorisaient les élèves à parler leur propre langue. Ce n’était pas par pure bienveillance que les écoles faisaient ça, note M. Berthelette. Les missionnaires espéraient plutôt que le fait de laisser les élèves garder leur propre langue les inciterait à convertir leurs parents au mode de vie français. Les Français étaient aussi bien trop peu nombreux pour forcer les enfants autochtones à rester dans les écoles et à s’assimiler complètement. « Si les parents autochtones disaient : “On part en chasse d’hiver. On veut récupérer nos enfants”, qu’est-ce que les sœurs ursulines pouvaient vraiment faire d’autre que céder à ce que leurs alliés leur demandaient ? C’est pour ça que je pense qu’on entend moins parler des pensionnats en Nouvelle-France. C’était une expérience de courte durée et ça n’a pas vraiment marché par rapport à ce que les Français essayaient de faire. » Pas de conquête violente En réponse à l’affirmation du Livre bleu selon laquelle les Français ne se sont pas installés au Québec « uniquement par la prise de territoires par la force », M. Berthelette a fait remarquer que ce genre de prise de territoire par la force était rare au cours des premières années de l’histoire des territoires qui allaient devenir le Canada et les États-Unis. Même dans les Treize Colonies britanniques, qui sont devenues les États-Unis, M. Berthelette a expliqué que la majeure partie de ce territoire avait été défrichée par la propagation de maladies européennes qui ont décimé les communautés autochtones. M. Brodeur-Girard était d’accord et a ajouté : « Justement, c’est un des points du côté autochtone qui est très important, c’est qu’il n’y a jamais eu de conquête. D’où le fait que ces territoires n’ont cédé justement. En fait, c’est l’enjeu quand les choses se fondent petit à petit sur plusieurs années, décennies, voire siècles. L’histoire autochtone, c’est d’avoir été tassé petit à petit. » Pourtant, M. Berthelette a fait valoir que, même sans violence, le territoire avait été saisi par les colons. Il a donné l’exemple d’une pêcherie d’anguilles innue près de Sillery, à la périphérie de Québec. Comme les pêcheurs innus et leurs communautés suivaient le rythme des saisons, ils partaient vers le nord à la suite des caribous pendant l’hiver et revenaient au bord de l’eau lorsque les anguilles étaient les plus nombreuses. « Vue près de la pointe Lévy, en face de Québec, avec un campement indien », par Thomas Davies (1788), représentant la région de l’actuelle ville de Lévis, au Québec. Un printemps, les Innus sont revenus et ont découvert que la pêcherie d’anguilles avait été complètement épuisée par les colons français. « Ils n’ont pas été chassés sous la menace des armes, et ils n’avaient pas vendu leurs terres », a soutenu M. Berthelette, « mais ils ont quand même été privés de ce lieu d’exploitation des ressources sur leur territoire. Du coup, ils sont allés pêcher ailleurs. Et dès les années 1660, les Innus n’y sont plus jamais retournés. Ils ont été, en gros, chassés de cette partie de la vallée du Saint-Laurent, autrefois riche en ressources. » Un peuple dont les terrains de chasse et de pêche sont complètement épuisés par les colons et la colonisation, a dit M. Berthelette, s’est en fait vu confisquer cette partie de son territoire. La Grande Paix de 1701 Tous les participants s’entendent sur l’importance de la Grande Paix de 1701, signée à Montréal entre le gouverneur de la Nouvelle-France et 39 chefs des Premières Nations (accompagnés d’environ 1 300 membres) représentant un immense territoire couvrant l’est du continent. « C’était la première fois qu’on voyait autant de monde se réunir pour signer cet accord de paix général », a déclaré M. Berthelette. « Ça a effectivement permis une longue période de paix. » M. Berthelette a aussi souligné que la paix avait été mise à l’épreuve moins de trois ans plus tard, lorsqu’un groupe de guerriers odawas a attaqué un village haudenosaunee sur la rive nord du lac Ontario, ce qui a poussé les dirigeants haudenosaunees à se plaindre auprès du gouverneur de la Nouvelle-France, réclamant justice mais cherchant aussi à empêcher que la violence ne dégénère en quelque chose de plus extrême. De cette manière, a-t-il expliqué, la Grande Paix a été l’occasion pour les autorités françaises de s’imposer comme une autorité sur les peuples autochtones de la Nouvelle-France. Il cite l’historien Gilles Havard, dont l’ouvrage de 2001, La Grande Paix de Montréal de 1701, avance que les Français ont pu mener « une guerre silencieuse » contre les Premières Nations. « La Grande Paix de Montréal » par Jean-Baptiste Lagacé (1921) « [Havard] explique comment les Français ont instauré une sorte de Pax Gallica, une paix à la française », a expliqué M. Berthelette. « Et c’était en fait une paix imposée par les Français aux nations autochtones qui avaient auparavant combattu pendant les guerres iroquoises. Les Français ont réussi à étendre leur domination sur les peuples autochtones, en menant une guerre silencieuse fondée sur les concepts d’arbitrage et de médiation. » Même les Premières Nations qui étaient alliées aux Français se sont retrouvées subordonnées à eux selon cette interprétation de la Grande Paix, a-t-il ajouté. « On a l’impression que s’il y avait un conflit, c’était le gouverneur français qui avait le dernier mot sur la manière de le résoudre. Les Français ont donc pu s’imposer dès 1701 comme arbitres et médiateurs de ces 39 nations autochtones des Grands Lacs. » Dans cette position, a expliqué M. Berthelette, les Français, auparavant en infériorité numérique, se sont retrouvés dans une position de force, avec 40 Premières Nations alliées derrière eux. « Ils n’ont pas autant de colons que les Anglais », a-t-il dit. « Mais désormais, s’il y a une nation qu’ils veulent anéantir — et c’est ce qui s’est passé pendant les guerres des Fox avec le peuple Meskwaki —, les Français peuvent s’appuyer sur cette puissante alliance. Et encore plus face aux Anglais. » M. Berthelette a fait remarquer que les Premières Nations signataires de la Grande Paix avaient leur propre vision de ce que signifiait la paix, une vision qui n’avait absolument rien à voir avec le pouvoir français. « Ils ont abordé, lors de la Grande Paix, des sujets qui, je pense, sont toujours d’actualité aujourd’hui. Le plat avec une seule cuillère, cette célèbre bande wampum : cette idée de partager les territoires de chasse et de vivre en paix, et que les ressources de la terre soient accessibles à tous. » Après 1701, a-t-il expliqué, les Nations Haudenosaunee et les Nations Anishinaabe ont effectivement partagé des territoires de chasse au nord du lac Ontario et au sud de la rivière des Outaouais. « Une autre métaphore dont on parle, c’est l’Arbre de la Paix », a-t-il ajouté. « C’est une métaphore haudenosaunee, cette idée qu’on s’abrite tous ensemble sous cet Arbre de la Paix et qu’on vit en harmonie. Donc, ça ne se résume pas à l’arbitrage et à la médiation français. « Je ne veux pas voir [la Grande Paix] uniquement comme un moyen cynique utilisé par les Français pour contrôler les peuples autochtones. Je pense que les peuples autochtones avaient aussi leur propre vision de ce que la paix signifiait pour eux. » La fin de la puissance française De nombreux facteurs ont conduit à la fin de l’alliance entre les 39 Premières Nations et les Français, mais M. Brodeur-Girard cite le déclin de la puissance militaire autochtone comme un élément clé. Pendant de nombreuses années, explique-t-il, les colons français et anglais voulaient des Autochtones comme alliés militaires et craignaient de les avoir comme adversaires. Il souligne que les Premières Nations ont combattu pendant la guerre d’indépendance américaine et ont apporté leur soutien militaire jusqu’à la guerre de 1812. « Mais après, bien, on n’a plus de grands conflits, » a-t-il dit, « fait qu’on n’a plus besoin d’alliances militaires, puis les autochtones, de toute façon, ont eu beaucoup de dégâts à cause des maladies, donc sont moins nombreux. Donc militairement, on n’a plus besoin d’eux, commercialement, ils sont plus nécessaires, puis après ça, démographiquement, bien, les colons sont plus nombreux, puis ont besoin de plus de terres, donc là, le rapport de pouvoir change complètement. » « Campement montagnais [innu], Pointe Bleue [Mashteuiatsh], Québec », par Winslow Homer, 1895 Avec l’augmentation de la population des colons, a-t-il expliqué, le commerce a lui aussi commencé à évoluer : les fourrures ont perdu de leur importance et le bois est devenu une ressource de plus en plus prisée. « La fourrure, t’avais besoin des autochtones, le bois, les autochtones deviennent un obstacle, » M. Brodeur-Girard a expliqué, « parce qu’ils sont dans les endroits que tu veux raser. Les intérêts changent, et c’est là que le régime colonial a vraiment, pas que tout était parfait avant, mais là, ce qui s’est vraiment implanté à partir du 19e siècle, et là, à ce moment-là, les Français et les Anglais sont dans le même pays. » Mais M. Brodeur-Girard a rejeté la description faite par le Livre bleu selon laquelle « tant pour les Premières Nations que pour les colons français, la Conquête britannique constitue un évènement traumatique ayant engendré des conséquences politiques dont le fil se prolonge jusqu’à aujourd’hui. » « Ça ne s’est effectivement pas fait de la même manière, » dit-il. « Les autochtones négociaient leurs alliances selon leurs intérêts. À partir du moment où les Français ont perdu, ils ont dit, bien, notre intérêt, c’est de négocier avec ceux qui ont battu les Français, donc, ils ont négocié des ententes avec les Britanniques. Ça ne s’est pas fait automatique, l’imposition. » Ce que cache une « histoire réconfortante » Pour M. Berthelette, le Livre bleu du PQ soulève des questions, et pas seulement sur la façon dont le parti appréhende l’histoire de ses ancêtres avec les Premières Nations. « Je vois ça comme une histoire très réconfortante que les Québécois aiment se raconter. J’ai même entendu ça de la part d’amis québécois à moi, qui disaient : “Nous aussi, on a été colonisés.” Eh bien, tu peux quand même être un colonisateur, tout en étant colonisé. » Il a ajouté que les Français sont nettement mieux représentés dans l’histoire nationale du Canada que les peuples autochtones, ce qui permet à des récits simplistes et rassurants sur les Premières Nations de se multiplier. Même s’ils entretiennent une relation officielle avec Ottawa, a fait remarquer M. Brodeur-Girard, les peuples autochtones sont également mentionnés dans les lois québécoises et soumis à celles-ci. « Les conséquences de céder tel territoire à la colonisation, à la coupe de bois, construction de barrages, tout ça, » a-t-il dit, « ça avait des impacts majeurs sur les terres autochtones et sur les Autochtones eux-mêmes. Ça, c’est toute la province. Donc, c’est du colonialisme aussi, évidemment. » Dave Petiquay, défenseur des terres atikamekw, lors d’un affrontement avec un bûcheron pendant les manifestations contre le projet du Québec de réformer la gestion forestière à l’été 2025. Photo : Lisanne Pittikwi, Facebook M. Berthelette a affirmé que les colons français cherchaient dès le départ à contrôler les Premières Nations, et il a ajouté que l’histoire présentée dans le Livre bleu du PQ ne reconnaissait pas la réalité de l’intention de la France de soumettre ce qu’elle considérait comme des peuples inférieurs. « Les Français ne pouvaient pas dominer leurs alliés autochtones », a-t-il dit, « mais ça ne voulait pas dire qu’ils ne continuaient pas à rêver d’une alliance où les peuples autochtones seraient forcés d’obéir aux Français. » « Ils étaient dans une situation où ils voulaient faire une chose, mais ils n’avaient pas le pouvoir de la faire. Mais ça ne veut pas dire que ça devrait les exempter de cette histoire plus complexe, je ne pense pas. » Qu’est-ce que ça apporte aux peuples autochtones ? Même si l’historique du Livre bleu offre une vision positive des relations passées et promet de « négocier des ententes d’autonomie avec chacun des peuples (nations) autochtones du Québec », M. Berthelette a dit qu’il s’interrogeait sur les relations du PQ avec les peuples autochtones d’aujourd’hui. Ces communautés pourraient être curieuses de savoir ce qu’il en est des promesses du Livre bleu du PQ : leur permettre de gérer leurs budgets culturels, de s’intégrer aux programmes québécois, de bénéficier d’un soutien pour leurs langues, et de voir une plus grande représentation des Autochtones « sur les ondes de notre radiodiffuseur national ». Mais ces dernières années, les Premières Nations au Québec ont milité pour avoir leur mot à dire sur la gestion forestière, l’exploitation minière (surtout celle de l’uranium) et le développement hydroélectrique, ainsi que sur la protection du caribou boréal. Un incident survenu en février, lors de l’arrestation musclée d’un aînée de la Nation innue d’Ekuanitshit pour possession d’un caribou des bois, a rappelé les relations tendues entre les peuples autochtones et les gardes-chasse. De nombreuses Premières Nations souhaitent prendre le contrôle des services de police dans leurs communautés, tandis que les Inuit de la région du Nunavik réclament de plus en plus des policiers parlant l’inuktitut et connaissant bien leur culture. Les Nunavimmiut, dont le taux de tuberculose est 1 000 fois plus élevé que celui des Canadiens du sud, ont également réclamé une refonte des soins antituberculeux après que leur Conseil régional de la santé et des services sociaux a annoncé en avril que le Québec les avait laissés tomber dans la prise en charge de la tuberculose et a fait appel à la Croix-Rouge. En savoir plus : « Il n’y a pas de nation québécoise » : le grand chef adresse un message sévère au ministre de la Justice du Québec Le gouvernement du Québec a tardé à s’attaquer au racisme systémique : Le bureau du Principe de Joyce Par ailleurs, partout au Québec, les communautés autochtones réclament massivement que la province s’attaque au racisme anti-autochtone systémique dans les soins de santé et les centres de détention. Le Québec n’a toujours pas adopté le principe de Joyce. Aucune de ces questions ne relève de la compétence fédérale : ce sont toutes des questions sur lesquelles les Premières Nations et les Inuit ont fait pression sur le gouvernement de la CAQ ces dernières années pour qu’il s’en occupe. Même si M. Berthelette s’intéresse à la vision de l’histoire du Québec présentée dans le Livre bleu du PQ, il a déclaré que ces enjeux actuels étaient plus urgents lorsqu’on réfléchit à un programme politique. « Qu’est-ce qu’ils promettent de faire pour les Autochtones aujourd’hui ? », s’est-il interrogé. Tags: colonisation, colons françaises, conseil mohawk de kahnawà:ke, Histoire du québec, la Grande Paix de 1701, Livre bleu, Parti Quebecois, Quebec, Scott Berthelette, Sébastien Brodeur-Girard, souveraineté autochtone, Souveraineté québécoise Continue Reading
Selon des historiens autochtones, lhistoire du Québec présentée par le PQ est trompeuse
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